Sur
le câble et le satellite, Planète Future a été
remplacée par Planète Choc. Mais le véritable
nom de cette chaîne devrait plutôt être Planète
Pire !
Jusqu’au début du mois de septembre 2004, sur le
canal 43 du câble, on pouvait, à l’envi,
voir des documentaires de tout acabit avec une nette tendance
à la vulgarisation scientifique, voire au scientifique
tout brut. Parfois, c’était un peu bizarre et monolithique
(L’université de tous les savoirs, soit une heure
et demie de cours magistraux filmés à deux caméras
dans un amphi de Jussieu sur la biologie moléculaire,
la dynamique des fluides ou l’ostéoporose en période
régressive), parfois c’était monomaniaque
(Les ailes de légende, soit 400 fois 90 minutes sur les
avions), parfois c’était génial (Les phages,
soit comment une bande de toubibs géorgiens sans un kopeck
ont trouvé dans les égouts de quoi soigner la
plupart des maladies en appliquant le bête concept du
virus et de son prédateur).
Ça s’appelait Planète Future et c’était
la troisième fille de cette famille hybride des chaînes
Planète, le bouquet du documentaire de qualité
avec l'ambition de faire découvrir le monde par des bouts
jusque-là inaccessibles au grand public. C’était
bien, c’était bon, on sortait de là avec
l’impression de pouvoir bouffer les cagnottes de Julien
Lepers par les deux bouts, bref on était moins con et,
à nouveau, grâce à la télé.
Alors vint le mois de septembre 2004. Au mois de septembre 2004,
quelqu’un chez Planète a décidé que
les gens intelligents c’était sympa mais ça
faisait un peu danseuse et que les velléités lepersiennes,
c’était pas ça qui faisait tourner la baraque.
Des trucs de danseuses y en avait déjà assez comme
ça sur Planète et Planète Thalassa, alors
une chaîne scientifique, ça pouvait bien sauter.
Et ce quelqu’un créa Planète Choc.
Planète Choc c’est quoi ?
Les pires accidents de la route, les pires serpents qui ont
les pires venins, les pires requins mangeurs d’hommes
avec leurs pires dents, les pires extra-terrestres et leurs
pires visites que personnes voit jamais, les pires phénomènes
paranormaux, les pires risques que vous prenez en allant manger
chinois, les pires moments des Chiffres et des Lettres, les
pires souvenirs de dépucelages, les pires hommes de la
terre, les pires montagnes où on se casse le pire la
gueule, les pires chiens méchants et leurs pires morsures
qui vous donnent la pire rage, les pires possibilités
de mettre pire devant un substantif pour que ça donne
l’impression que dans les cinquante minutes qui vont suivre
vous allez vous sentir pire qu’avant, avec pour seule
ponctuation réitérative le mot "extrême",
substantif de l’absolu englobant le grand tout et le n’importe
quoi environnant, allant de la piqûre d’abeille
à Nagasaki.
C’est ça Planète Choc. Des centaines d’heures
de programmes dans lesquels le vent souffle de manière
répétitive entre des sommités de conneries
débitées par des experts en manipulations informatives.
On reprend la vieille recette de montage Koulechov (deux plans
: 1 léopard qui rode, 1 gazelle qui broute, et vous croyez
que l’un et l’autre sont liés dans l’immédiat
espace par le danger de la prédation) pour vous servir
les pires documentaires animaliers ; on flatte le voyeurisme
pour vous faire comprendre qu’une ville sous caméra
est une ville mieux gardée ; on fait parler des flics
de Los Angeles pour que l’affaire Rodney King ne devienne
qu’une humble bavure, etc.
Et pour bien muscler tout ça, on vous colle un commentateur
qui s’épile la langue à la braise de barbecue
et se travaille la corde vocale à la Boyard Maïs
et au verre pilé. Vous sortez de là décérébré
comme le bouchon d’une bouteille vide, vous avez peur
de tout et vous n’en savez pas d’avantage (je me
demande même si on ne perd pas ses connaissances, lentement,
à force de visionnage). C’est nul, c’est
racoleur, c’est mauvais et le pire c’est qu’on
s’arrête dessus pour constater combien ça
pu.
Alors pourquoi Planète Choc ? Sans aucun doute pour polluer
le reste du bouquet Planète qui prend, mine de rien,
le pli et s’oriente lentement vers le sensationnel. Une
sorte de théorie illustrée des vases communicants.