L'INVASION
DES PROFANATEURS 1ère partie
Chronique du 27 avril 2004
Quand
la télé réalité balaie tout sur
son passage, il urge de réagir avec véhémence
à ce déferlement incontrôlable et de clamer
haut et fort son exaspération ! Et si en plus c'est fait
avec humour...
Ça ne sera ni la première, ni la dernière
fois que je m’inquiéterais ici, à 33 automnes
à peine, de devenir un vieux con à la mentalité
aussi désuète qu’une R15. Et pourtant, ça
n’est pas faute de faire ce qu’il faut pour garder
goût à l’actualité, coller au plus
prêt des modes, ne pas lâcher des yeux la tendance.
Or, je suis à nouveau largué et, cette fois, content
de l’être - il est des produits que l’on est
heureux de ne pas connaître, ne serait-ce que pour flatter
le snobisme de son ego.
Depuis pas mal de temps déjà, je tombe régulièrement
sur des couvertures de magazines vendant à grand renfort
de photos glamours les aventures primordiales de gens dont j’ignorais
crassement jusqu’ici l’existence. Ces gens, jeunes,
répondant à des critères de beauté
que je serais bien en mal de remettre en cause (bien qu’il
me soit possible de dire qu’ils se ressemblent beaucoup
les uns les autres - est-ce le gel utilisé pour les décoiffer
?), à l’aise devant l’objectif et splendidement
retouchés, semblent vivre des vies trépidantes
à ce qu’annoncent les titres, et connaître
un succès fou dans leur entreprise. C’est, semble-t-il,
là-dessus que surfent lesdits journaux pour vendre à
leur tour le si cher papier glacé qu’ils utilisent.
Que font ces jeunes gens et pourquoi est-ce que je ne les connais
pas ?
J’apprends, en m’y intéressant d’un
peu moins loin, que ces jeunes gens se divisent en deux catégories
: les uns chantent et dansent ; les autres participent à
des jeux télévisés exotiques dont la règle
principale est de montrer le plus de fois possible sa raie des
fesses pour confirmer sa subsistance au sein du jeu (condition
qui prévaut aussi dans la première catégorie
où il convient, néanmoins, non pas de montrer
sa raie, mais ses cordes vocales et la puissance de leurs capacités).
Et, sitôt arrivé là, je me rends compte
que je suis allé bien trop loin, que j’étais
mieux avant de savoir tout ça et que maintenant, me voici
avec le doigt avalé par l’engrenage, bientôt
le bras, puis la tête, les jambes n’ayant plus qu’à
suivre le mouvement.
Images que tout ceci, je n’étais déjà
plus innocent lorsque j’ai croisé ces visages souriant
à leur avenir rosâtre : j’avais lu mon journal
habituel, celui qui touche mon cœur et mes idées,
celui en qui j’ai plus confiance qu’en ma propre
mère, et comme dans L’invasion des profanateurs
de Don Siegel (puis de Philipp Kaufman, puis d’Abel Ferrara)
mes rédacteurs préférés s’étaient
eux aussi fait aspirer le cortex intelligent et, remplacés
sous leur enveloppe corporelle par une hydre hurlante, avaient
cédé à l’envie d’en parler.
La voilà la super puissance de ces programmes lapins
qui se reproduisent à la vitesse d’un supersonique
sous cocaïne : le lancement se suffit à lui-même,
le reste, tout le monde en parle, du fan au pamphlétaire
le plus acide, comme s’il n’y avait plus que ça,
comme si, au milieu des tempêtes planétaire, ces
programmes de divertissement basés par principe sur le
décervelage et l’anéantissement du reflex
zappeur, devenaient une sorte d’œil du cyclone stratégique.
Si bien que le moindre berger planqué en pâturage
au fond de la vallée d’Aspe, le moindre expatrié
professionnel de retour du pôle connaît l’impact
sur l’actualité du dernier album de Lorie, du dernier
slip de Greg, du dernier glaire de Jennifer, ad lib.
A mon époque - oui, j’avais prévenu au début
de l’article, pour ceux qui prennent en cours, y aura
des rediffusions - on avait Hélène et les garçons.
La grande force de Hélène et les Garçons
c’était de fédérer devant le poste
de télé tous les jours à 18h30 et pour
26 minutes d’un degré en dessous du 0 de congélation
des neurones, un public composé d’adorateurs et
de moqueurs. Mais ces deux partis d’un même corps
social, et dans un grand consensus consumériste volontaire,
regardaient Hélène et les garçons et sa
cohorte d’idées amorphes et de considérations
démotivées sur le monde et la politique extérieure,
les uns par amour, les autres par goût de la moquerie.
À mon époque, il n’y avait, presque, que
ça.
Aujourd’hui, c’est la même chose multipliée
par le désir exponentiel des directeurs de programmes
de ne plus acheter que ça. Pourquoi ? Parce que ça
marche, bordel de merde ! Et pourquoi ça marche ? Mais
parce que tout le monde en parle, putain de Dieu ! Et pourquoi
tout le monde en parle ? D’après toi, crétin
!? Le jour où le vent sera payant, tout le monde sera
riche. D’ici là, profitons un peu de nos ressources
et lisons… des livres. Oui, mais ces jeunes gens en écrivent
des livres. Et merde.